18 janvier 2008
Du monde.
Fréquenter des "gens normaux" est une épreuve de plus en plus dépaysante. Non que ma petite personne soit plus prétentieuse que les autres ou plus intelligente, non que je souffre d'un quelconque complexe de supériorité, non plus que je sois "anormal" mais, très certainement, lorsque les convives autour de moi évoquent la course de leur quotidien, je me sens déphasé.
Ainsi découvre-t-on que les sujets légers sont des choses de grande importance [la sortie en DVD de l'épisode 36 de la saison 23 de la série "Desperate lost friends" intéresse les trentenaires au plus haut point ; à la télévision ils n'en sont qu'à la saison 22, alors pensez donc !] ; ainsi découvre-t-on le crédit énorme accordé au "20 heures" ou aux dépêches AFP copiées-collées dans les journaux gratuits [bien qu'elles soient parfois réécrites par les sbires de Sarkozy pour mieux asseoir son hyperprésidence capitalistico-napoléonienne, c'est bien connu] ; ainsi découvre-t-on que Le Monde, France Inter et Arte sont sincèrement considérés comme des media objectifs ; ainsi découvre-t-on que la France est un pays richissime et infiniment libre malgré le racisme atavique des français "de souche" et l'égoïsme ultralibéral qui guette chaque centime produit par les entreprises françaises ; bref, on apprend au contact des "gens normaux" la douceur et le confort de la République Française, malgré la déportation en masse des clandestins et la discrimination à l'embauche, malgré surtout le silence assourdissant qui accompagne les problèmes socio-culturels de fond que l'on se garde d'aborder en société [le terrifiant niveau de culture des gamins nés dans les années 90, par exemple]. Fort heureusement, les Enfoirés sont là pour transformer ces petits tracas en joie citoyenne, autant qu'en fond musical pour boire l'apéro dans le salon des "gens normaux".
Par dessus tout, je constate au contact des "gens normaux" combien leur vie gravite autour d'une entité sacrée : LA SÉCU [génuflexion]. Les français n'ont que ce mot-là à la bouche, c'est un phénomène obessionnel dont ils n'ont aucune conscience ; la Sécu, la Sécu, la Sécu. La France, juste après son titre céleste de "Pays des Droits de l'Homme", possède son titre terrestre sous la forme de la "Sécurité Sociale". Je suis aussi stupéfait que terrifié d'entendre à longueur de journée combien la Sécu gouverne la vie des "gens normaux" et leur sert d'étalon moral au jugement du monde politique.
Lors de mon exil espagnol, lorsqu'il m'arrivait de croiser des Français, ils me posaient systématiquement ces questions dès les premières secondes de conversation : touchais-je le RMI ? avais-je droit à une indemnisation chômage ? étais-je couvert par l'Assurance Maladie ? avais-je bien caché mon séjour à l'étranger pour abuser l'administration ? à quel taux de remboursement avais-je droit ? Non, je n'avais droit à rien, n'avais fait aucune démarche, et n'en avais absolument rien à foutre. Je scandalisais sincèrement ces braves gens, croyez-le.
Pour n'importe quelle démarche administrative, on va vous demander votre "numéro de Sécu" ; c'est votre existence réelle qui tient dans ces chiffres. Malheur à qui n'a pas sous la main sa "Carte Vitale" ! C'est votre laissez-passer, votre clef, votre passeport, votre identité, votre moyen de paiement, et surtout votre moyen de remboursement ! Combien de fois ai-je entendu cette voix forte, nasillarde et sèche me tomber dessus comme un couperet au guichet d'une quelconque connasse : "Si-vous-n'avez-pas-La-Carte-Vitale-je-peux-rien-faire-pour-vous-il-faut-reprendre-un-rendez-vous-je-ne-peux-pas-accéder-à-vos-données-personnelles-si-vous-ne-connaissez-pas-votre-Numéro-De-Sécu-et-par-téléphone-je-n'ai-pas-le-droit-de-vous-communiquer-des-informations-personnelles...-Au-suivant-!-vous-avez-la-Carte-Vitaâale-?"
Même votre patron sera dans la mouise s'il n'a pas connaissance de votre Numéro de Sécu ! Sur votre bulletin de paye, on vous parle encore de la Sécu !
J'ai rencontré plusieurs personnes qui ont vécu un véritable enfer parce qu'elles se sont trouvées dépourvues de Numéro De Sécu ! Vous n'êtes pas à La Sécu, vous n'êtes pas dans nos fichiers, vous n'avez pas de Carte Vitale, donc vous n'existez tout simplement pas.
La Sécu, au contraire de son ambition de justice sociale, génère en réalité un climat extrêmement malsain. Le taux d'imposition des Français est absolument stupéfiant, mais la redistribution de cette manne est censée alimenter la Solidarité. Ce n'est pas faux, mais face à l'immense somme d'argent qu'on vous ôte à la moindre occasion, les Français ont l'impression de se sentir floués chaque jour davantage. User de La Sécu, et surtout en abuser est donc perçu comme un juste retour des choses : "je paye assez d'impôts comme ça, je serais bien pleutre et bien naïf de ne pas solliciter sa générosité pour le moindre prétexte !". En résulte une escalade de la dépendance à La Sécu, une escalade de la taxation pour remettre à niveau le tonneau des Danaïdes de la Solidarité, une escalade de la mesquinerie médico-fiscale qui fait perdre tout bon sens et toute mesure aux braves gens.
Et puis quand vous parlez des États-Unis par exemple, vous avez beau défendre leur esprit d'entreprise qui permet à un péquin pauvre mais industrieux de réussir brillament sa vie, vous vous entendrez répondre systématiquement, comme un amusant réflexe pavlovien : "oui, mais là-bas, ils n'ont pas La Sécu !" Et sans La Sécu, mes amis, et bien vous crevez dans la rue comme un chien, la gueule ouverte, c'est bien connu !
Voilà où en est réduit le Progrès, voilà la définition suprême de la Civilisation Francaise, voilà le point de ralliement des citoyens solidaires, voilà la grandeur de la Nation, voilà le nouveau clocher qui veille sur le village des "gens normaux" : voilà LA SÉCU nimbée de gloire.
17:11 Publié dans Crèmerie | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note



Commentaires
Comme je partage votre navritude. Le pire, c'est les bobos du Ve arrondissement parisien qui te cassent les couilles en défendant une "diversité" qu'ils n'ont jamais eu à subir. Je leur rétorque que je leur offirais bien un petit stage de "diversitude" au Liban.
Ecrit par : Liquid | 18 janvier 2008
Ce que Timsit interprete avec beaucoup d'humour (a voir et a revoir):
http://www.dailymotion.com/video/x3m7lf_timsit-et-racisme_fun
Ecrit par : DaTroll | 18 janvier 2008
Je discutais l'autre jour avec un médecin plutôt libéral politiquement, qui me racontait les avanies à n'en plus finir que lui infligeait la Sécu en tant que professionnel. Il ne pouvait pas en dire assez de mal.
Mais dès que j'ai eu la malheur de lui suggérer que la solution était de supprimer le monopole de la Sécu pour la mettre en concurrence, râlàlà! malheureux! surtout pas! les malades seraient livrés pieds et poings liés aux exploiteurs du privé! ils se retrouveraient non assurés! la tuberculose et la grippe aviaire décimeraient le pays en quelques semaines!
C'est génétique, je crois. Ou alors, ils ont mis un truc dans la flotte.
En fait, on adore être dans la merde, dans ce pays.
[Histoire de faire rager tous les anti-déclinistes qui n'en peuvent plus que les réacs leur répètent à tout propos "dans ce pays"... C'est votre tour, les gars, après un siècle de propagande marxiste... Faut vous y faire... C'est à vous d'en prendre plein la gueule pendant un siècle, maintenant. Y'a pas de raison.]
Ecrit par : Robert Marchenoir | 19 janvier 2008
Que voulez-vous : nous sommes une nation sécu-laire...
Ecrit par : Didier Goux | 19 janvier 2008
Le réac plongé dans le bain social contemporain subit le complexe du beignet. Il est comme un petit peu de pâte, avec du levain à l'intérieur, et qui se retrouve plongé dans la friture.
Plus sérieusement le sécuistan est merveilleusement décrit par Jan Van Hamme dans la BD SOS Bonheur
http://www.bdcentral.com/jvanhamme/oneshots/sosbonheur.html
Via
http://unvoyageauliban.bafweb.com/dossiersurveillancenumerique.htm
Ecrit par : Philippe Edmond | 20 janvier 2008
J'ai vécu exactement la même aventure avec certains de mes amis.
Je confirme en tout point. Il faudrait en plus rajouter qu'à cause de la sécurité sociale et des retraites par répartition nous n'avons pas de fonds d'investissement.
Ecrit par : raph | 21 janvier 2008
Que devient le projet de travailler en groupe?
Ecrit par : raph | 23 janvier 2008
"La sécu c'est bien, en abuser ça craint" comme le clamait une campagne institutionnelle de haut niveau...
Ecrit par : uno | 23 janvier 2008
Uno,
Ahaha ! J'avais oublié ce coup là ! Merci !
Ecrit par : fromageplus | 23 janvier 2008
Raph,
Et bien c'est au point mort...
Ecrit par : fromageplus | 23 janvier 2008
@Robert Marchenoir: votre médecin n'est pas fou, la Sécu est ce qui lui permet de vivre comme un haut fonctionnaire tout en jouant les libéraux.
Même sentiment pour ce qui concerne les gens normaux.
Ecrit par : Gloups | 25 janvier 2008
F+, concernant votre projet de travail collectif, c’est vraiment étonnant… Les bloggers ne seraient pas de grands militants sérieux et altruistes souhaitant sacrifier la satisfaction de leur ego comptabilisé en visiteurs uniques/jour (seul moment où, curieusement, ils ne méprisent pas la « masse », le « nombre » et « la plèbe »…) pour œuvrer à un projet commun utile et cohérent ?? Franchement, je n’ose y croire…
Ecrit par : uno | 25 janvier 2008
Uno,
Quand je vois ce que publie Loïc Le Meur, je me dis que je ferai bien de m'inquiéter le jour où j'aurai autant de lecteurs et de crédit que lui. Puisque vous parlez d'ego, le mien se trouve fort aise de voir sa courbe de fréquentation aussi horizontale que possible ; et puis de me voir banni de certains systèmes de référencement me mets dans une posture des plus eundeurgraounde, c'est top délire méga groove, je suis un vrai rebelle, je risque donc de devenir célèbre grâce au Mouv. Paradoxe de la lumière.
Ce fameux "truc" collectif ne verra jamais le jour si personne ne se désigne comme "chef", triant son équipe sur le volet dans la mesure du possible, imposant des réunions régulières, des remises de travaux à échéances fixées, une ligne éditoriale et une esthétique cohérentes. Collectif est donc un terme à relativiser, autant qu'un magazine est une publication collective, autant que la Star Academy est un show collectif... Disons qu'on peut faire une armée avec des mercenaires. Pourquoi pas.
En tout cas, ravi de constater que vous n'avez rien perdu de vos facultés corrosives.
Ecrit par : fromageplus | 25 janvier 2008
Bin y'a pas déja "rives droites" comme blog collectif réac ?
Sinon, c'est vrai ça, pourquoi on arrive pas sur votre blog lorsqu'on tappe fromageplus sur google ? Mystère...
Ecrit par : vhp | 25 janvier 2008
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