04 février 2008

Sacrifice.

fdee72b19dca8cd6d6b082b06f2f9e98.jpg

Autour d'une table, nous mangeons un plat du jour.
P. sait qu'il a quelques âmes plus ou moins chrétiennes autour de lui, alors il parle de son pélerinage à Jérusalem ; on évoque alors le Saint Sépulcre, puis on parle d'architecture religieuse, on ricoche sur divers sujets connexes, et on finit par évoquer la basilique Notre-Dame de Fourvière et son decorum grandiloquent. D. fait alors une moue réprobatrice : "Ce n'est pas l'image que j'ai envie de donner de ma religion". Il développe brièvement sa pensée et explique que le christianisme est une religion d'humilité et de pauvreté ; il trouve que le faste des ors et des marbres polychromes est un luxe quelque peu déplacé, que l'Église doit investir ses moyens dans les œuvres sociales plutôt que dans ce qu'il estime être une vanité un peu provocante.

Diplomatiquement, je ne suis pas en mesure de lui opposer ma vision des choses, car D. est mon chef et il est délicat de s'enfoncer dans ce genre de débat. Autour d'un plat du jour, on n'est pas là pour confronter nos convictions spirituelles ou nos affinités politiques. Comme je tâche d'être un gentleman, je ne laisse rien paraître de mon désaccord et décide de gamberger sur la question en mon for intérieur.

Avec de tels interlocuteurs, je comprends de mieux en mieux l'état de l'Église moderne. Si j'avais pu répondre à D., je lui aurait proposé – en toute modestie – une autre lecture des choses.

Tout d'abord, je ne crois pas qu'il faille faire la moue sous les dorures néo-byzantines de Fourvière ou de n'importe où. Loin d'être le signe d'une richesse immorale ou illégitime, cette richesse n'est pas une mise en scène suspecte et vaniteuse, pas plus qu'un procédé visant à asseoir la suprématie des dominants sur les dominés. "La puissante hiérachie ecclésiale contre le peuple croupissant", schéma investi par la pensée catho-marxiste depuis les années 60, et qui façonna une Église horizontale en sapant ses structures verticales, est une idéologie désastreuse à tous points de vue. La richesse des églises – du moins le peu qu'il en reste depuis la tornade révolutionnaire – est au contraire l'image d'une Église Glorieuse et Triomphante, dont chaque chrétien devrait être fier.

L'or des tabernacles, le marbre des autels, le bronze des statues sont précisément une immense œuvre de sacrifice ; c'est à dire toute la part d'or, d'argent et de travail que la société chrétienne n'abandonne pas au vulgaire commerce pour la consacrer à la Lumière et à la Gloire de Dieu. Tout l'argent offert aux calices et aux ostensoirs échappe précisément à l'ordre de la marchandise car le sacrifice n'est pas un commerce avec le divin.

Dans le christianisme, de par l'Incarnation, le monde et Dieu ont à voir l'un avec l'autre, de façon intime. Non pas à la manière d'une théocratie, car le christianisme croit avant tout en la liberté fondamentale des hommes, mais en ce sens que l'humanité compose la chair vivante de l'Église, du Christ. Il n'y a pas d'un côté le monde inaccessible et impénétrable des idées, et de l'autre la fourmilière fataliste des humains. Il n'y a pas non plus d'un côté l'existence lointaine et idéale de Dieu, et de l'autre une réalité autonome. Le christianisme n'est pas qu'une religion de Foi, d'Espérance, de valeurs diverses. C'est une religion de chair, de sang, de pain et de vin. Le sacrifice chrétien ne se fait pas que dans l'austérité et la contrition : il se fait aussi dans la joie et dans la gloire. Le monde ne sera pas sauvé selon la fantaisie d'un Dieu jaloux, arbitraire et tout-puissant, il le sera dans la beauté de ses œuvres incarnées.

Je reproche justement à la génération des catholiques modernes d'avoir assoupli de nombreux dogmes, au point de devenir trop souvent pharisienne ou protestante, c'est à dire tout ce que l'Église Catholique n'est pas fondamentalement. Un discours comme celui de D. est très répandu, et cela se voit dans l'art liturgique contemporain : on a relégué au musée des pièces d'orfèvrerie somptueuses, et on leur a préféré des pièces très sobres, quand ce n'est pas misérabilistes. Je crois que cette "humilité" contient une grande erreur : en refusant au vil argent le droit de participer à l'œuvre de sanctification, on accrédite la croyance que l'argent n'a rien à faire à l'église, et en toute logique on accrédite alors toute son importance sociale : tous les biens du monde se voient entièrement consacrés à leur seule marchandisation. L'argent c'est sale, pouah, dehors. On disjoint le monde et la foi, on fait perdre à l'Église sa formidable faculté d'annoblissement des choses viles par le moyen du Sacrifice.

La chrétienté a transformé le sang versé en nectar purissime, la chair en nourriture céleste, la Victime en Sauveur ; les œuvres chrétiennes ont transformé au cours des siècles la Charité en lumière. Pourquoi l'image d'une Église Glorieuse serait-elle blâmable ?

Nous voici à l'heure de l'horizontalité, où il suffit d'être laïc pour dire la messe, où sourd en continu un procès plus ou moins silencieux contre des dogmes trop durs envers l'air du temps, où la communauté égalitariste de la Solidarité annihile l'élévation dans la Charité, où les autres religions "ont beaucoup à nous apporter" [c'est le discours des revues cathos genre Croire ou Famille Chrétienne], où l'on considère le Christ davantage comme un "guide spirituel" que comme le mystère de l'Incarnation, où la Bonne Nouvelle se résume à "faire du social", où l'humilité christique doit se transmuter en silence plutôt qu'en un "non possumus" face aux monstruosités du siècle, où l'on se résigne davantage à tendre l'autre joue plutôt que d'être d'authentiques insoumis à l'obscurantisme. Les cathos modernes ont honte de leur propre grandeur.

Parmi les grandes erreurs que l'Église a commis depuis la deuxième moitié du XXème siècle, je crois qu'il y a la perte du sens du Sacrifice. La messe est devenue une assemblée de copains où l'on partage le repas du Seigneur en jouant du tambourin. Ce n'est pas forcément "mal" en soi, mais c'est très largement insuffisant pour nourrir spirituellement une génération entière. Disons le tout net, cela n'élève pas beaucoup. Alors, pour en revenir aux ors et aux marbres polychromes, et bien cessons d'y voir une perte de temps ou une perte d'argent que les pauvres n'auront pas dans leur sébile : c'est dans cette gloire que se trouve la part à Dieu, c'est là que toute une civilisation prouve que ses biens ne sont que ruine et vanité s'ils sont tout entiers voués au commerce ou à l'utilitarisme.

Et je réitère ce constat criminel, directement collatéral à la notion du Sacrifice abandonné : l'Église a totalement abdiqué de son devoir de Beauté.

Au travail.

Commentaires

"Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix. Dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur."
Nicolás Gómez Dávila

Ecrit par : fromageplus | 04 février 2008

Devenez Orthodoxe F +, vous êtes prêt ! ;-)

Magnifique billet.

Ecrit par : Artemus | 04 février 2008

Lumineux

Ecrit par : borsuk | 04 février 2008

Oh, mais ces petits chrétiens-là ont toujours leur réponse toute prête : "Et Jésus, il a pas chassé les marchands du Temple, hmm ? Ça prouve pas qu'il était contre le libéralisme, hmm ?" Et, après, il faudrait encore prendre sur son temps libre pour leur expliquer que, non, justement, ça prouve pas... fatigant...

Ecrit par : Didier Goux | 04 février 2008

ah ah ça me fait penser au passage du camp des saints où la presse se scandalise lorsqu'une poignée de moines à moitié gâteux obtiennent un milliard de francs pour restaurer un monastère...le pape curieusement appelé benoît XVI décide alors de vendre ses biens pour vivre dans la simplicité, mais systématiquement les chrétiens superstitieux du fin fond de la bretagne renvoient de l'argent, ne supportant pas de voir leur souverain pontife vivre dépouillé...j'en ris encore...

Ecrit par : fabrice | 04 février 2008

Ce qui est le plus surprenant dans la remarque de votre chef, c'est surtout que pour lui, la beauté et la magnificence doivent être réservées aux riches... Si les églises sont richement décorées, c'est précisément parce qu'elles sont le seul lieu commun de tous les hommes quelle que soit leur condition, l'église, la basilique, la cathédrale, c'est la maison des fidèles, qui ont doit, eux aussi, et même si ils sont pauvres comme job, à l'art, à la beauté. D'ailleurs, dans la plupart des villages, c'était les habitants eux mêmes qui décoraient leurs églises. Et que dire des grand artistes qui ont laissé derrière eux des oeuvres religieuses majeures. La pieta de Michel Ange a t elle une quelconque valeur marchande ? non, elle est dans la basilique St Pierre pour que les fidèles puissent l'admirer. Ce qu'il faut répondre à ce genre de personne, c'est que, précisément, c'est parce que la religion chrétienne est faite d'humilité et de pauvreté que les églises sont "riches".

Ecrit par : wilo | 05 février 2008

Certes, mais êtes-vous bien sûr que l'Eglise n'avait pas déjà abdiqué son devoir de Beauté à la fin du XIXe siècle ? Je ne sais pas moi, à Lyon, quand je veux orienter quelqu'un vers un bel édifice témoignant de ce qu'est le christianisme, je l'envoie plutôt à Ainay ou à la primatiale ; si bien entendu elle n'est pas immorale ou illégitime, la richesse qui se déploie à Fourvière... bon, sans adopter la posture systématiquement méprisante de la bourgeoisie lyonnaise, disons que cette richesse aurait quand même pu mieux se déployer.

On peut avoir une profonde tendresse pour la basilique, bien sûr, mais vous auriez peut-être pu prendre un meilleur d'exemple d'édifice introduisant à la beauté, au sacré, à la verticalité, etc. (vaut aussi pour Lourdes, Montmartre, Lisieux... sans parler de la très-gracieuse basilique de Pibrac...)

Ecrit par : Baroque et fatigué | 05 février 2008

Excellent billet!

Ecrit par : Ben | 05 février 2008

Comme aurait dit Brassens : sans le latin, la messe nous emmerde ... foi d'un mécréant.

Ecrit par : Causticum | 06 février 2008

Sans commentaires.))

Ecrit par : . | 19 février 2008

Sans commentaires.))

Ecrit par : *** | 19 février 2008

Oh mon Dieu, quelle magnifique photo !! Dieu est une fête !

Ecrit par : fromageplus | 20 février 2008

Vous avez remarqué je suppose la couleur "orange-marronnasse"


Vi vee Dieu, vi vee Dieu, Viiivvveee Diieeuuu!
C'est dommage je n'ai pas la partition! Nous aurions pu chanter tous ensemble .)
Bon! Je ne suis pas charitable

Ecrit par : *** | 20 février 2008

J'ai entendu lors de la visite d'une chapelle un guide expliquer que les ors dans les églises étaient venus pour combattre le protestantisme. et démontrer par là la richesse spirituelle de l'église catholique. et comme la richesse s'entendait à l'époque par l'or et les excès dans le décor il était tout à fait normal que nous ayons des églises à la décoration que nous trouvons aujourd'hui chargée. Il disait aussi que ce que nous pouvons trouver aujourd'hui excèssif avaient également pour but de montrer la magnificence du paradis. Rien à voir avec certains prêtres qui aujourd'hui remplace les fonds baptismaux par une cuvette en plastique. (vu il y a peu) Je ferais remarquer aux esprits chagrins que les objets de culte pour toutes les religions ont toujours été fait dans les matières les plus nobles. Ce sont
les protestants qui sont les inventeurs du misérabilisme.

Ecrit par : mélanie rault | 02 avril 2008

Merci pour ce merveilleux billet qui réprend très bien ce que mon oncle, prêtre en soutane, m'a toujours dit... et que j'ai fini par penser également.
Je vous livre deux anecdotes en rapport...
La première, comme par hasard, m'a été racontée par mon oncle. L'un de ses confrères allait régulièrement dire la messe dans une paroisse, dans laquelle il avait à souffrir la présence pesante des braves laïques à qui l'on a fait croire qu'ils avaient toujours plus de place à prendre dans l'Eglise (et j'en entends déjà qui ricanent en se disant: "forcément, plus les églises se vident plus il y a de place à prendre pour ceux qui restent!").
Or justement, dans cette paroisse, sans doute précédement tenue par un prêtre à la mode des années 70, le ciboire et le calice de service n'étaient que deux malheureuses poteries. Deux magnifiques pièces d'orfèvrerie se morfondant dans un placard de la sacristie, le confrère de mon oncle suggéra de les utiliser. Les braves laïcs poussèrent évidemment de hauts cris et s'y opposèrent farouchement et lui firent un sermon sur l'esprit de pauvreté. Notre brave prêtre tendit l'autre joue et célébra donc le Saint Sacrifice avec les misérables terres cuites.
Cependant, quelques semaines plus tard, en rangeant le fameux calice, le prêtre fit un faux mouvement et alla finir sa dévote existence en miettes sur le sol... à son grand désespoir.
Conclusion de l'histoire: notre prêtre déclara aux laïcs qu'il n'était pas utile de dépenser l'argent de la paroisse dans l'achat d'un nouveau calice puisqu'il y en avait un autre qui attendait déjà son tour...

Deuxième anecdote: les affligeantes photos mises en lien ont été prises à Lourdes, dans l'église sainte Bernadette, un magnifique exemple de ces églises modernes qui peuvent se transformer en salle de spectacle. Une année, la messe d'ouverture du pélerinage diocésain (je vais à Lourdes comme brancardier, par charité) s'est tenue dans cette église. Et là, j'ai vu une scène digne de Skippy le Grand Gourou (revoyez les Inconnus): une fois la quête terminée, les hospitalière qui en étaient chargées remontent l'allée centrale (je ne peux pas dire la nef) pour ramener leur récolte à l'autel et voici que la chorale entonne un merveilleux refrain: "Merciiii, Dieuuuuuu, Merciiiii".
J'ai été bien content de n'avoir rien donné à cette quête!

Ecrit par : Régis | 08 avril 2008

Ecrire un commentaire