08 mars 2008

Homo homini touristus. [1]

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Je souhaiterais revenir sur les récentes paroles d'Erdogan, lesquelles ont fait très peu réagir à mon sens. Il s'y noue pourtant des notions essentielles de notre modernitude contemporaine et à venir.

Il s'adressait à la communauté turque émigrée, l'enjoignant à ne pas se fondre dans ses patries d'adoption par ses mots : "L'assimilation est un crime contre l'humanité."


Voilà typiquement ce qu'on appelle le double discours. C'est à dire qu'il joue à la fois dans le terrain de la modernité [la notion de crime contre l'humanité, donc la notion implicite d'humanisme] et dans le terrain de l'Ancien Monde où l'on estime que certaines valeurs [turques en l'occurence] ne sont ni négociables ni miscibles dans un autre système culturel [modèle qui admet donc la hiérachie des cultures].

En réalité, Erdogan ne tient pas un discours archaïque en niant aux Turcs la liberté de leur mode de vie et leur supposée émancipation occidentale ; il tient précisément le discours officiel du catéchisme moderne. Le clergé républicain français, par exemple, demande explicitement que ne soit exercée aucune pression d'aucune sorte sur les étrangers pour leur faire adopter les us et coutumes européens. Ce serait à n'en pas douter un crime contre la diversité des croyances, des religions, des habitudes culturelles, des langues ; ce serait un crime contre le dogme de la cohabitation pacifique des cultures ; ce serait un crime contre l'avènement du monde multiculturel.

Je crois pourtant qu'Erdogan connait exactement la duplicité de ses mots, et qu'il sait pertinemment que les Européens n'y voient que du feu. Il prend l'Europe Moderne à son propre piège : l'Europe ne veut plus entendre parler d'assimilation, mais de multiculturalisme. L'Europe doit abandonner son projet civilisationnel propre, et devenir le réceptacle passif de toutes les diasporas de la terre. En sortira, n'en doutons pas, un paradis où tout le monde s'entendra à merveille avec ses voisins de palier, où tout le monde sera émerveillé par l'Autre et curieux de sa Différence. Un monde où le paradoxe moderne devra trouver une impossible issue entre l'exhortation à la multiplicité simultanée des cultures, et l'exhortation au Grand Métissage. L'Europe doit devenir World-Land, le parc à thème ludico-solidaire de toute l'anthropologie vivante, le grand catalogue festif de toutes les variantes de l'humanité. Après le village africain fantasmé de l'Exposition Coloniale de 1930, voici venir le Village Européen d'un XXI° siècle fantasmé. Et voilà la faille où s'engouffre Erdogan : l'homme est un touriste pour l'homme.

Ce symptôme terrifiant est une des toutes dernières éruptions buboniques de la Modernité, une toute nouvelle excroissance d'éléphantiasis rousseauiste, édictant que toute pression contre l'état le plus naturel de l'homme est un crime. L'homme intègre et libre, selon ces termes, doit passer outre tout artifice. Les individus en libre circulation sur la planète se voient maintenant enjoints à ne surtout pas abandonner la moindre part d'eux-mêmes au contact d'Autrui. On doit vivre avec Autrui, l'aimer, l'admirer pour sa différence, mais surtout ne pas s'en enrichir car ce serait de l'aliénation. C'est ce qu'on appelle l'idéoloie du dialogue. Le mari polygame qui débarque en France avec ses épouses ne doit surtout pas abandonner son modèle familial, ce serait de la discrimination, voire carrément du racisme. Car désormais, les pratiques culturelles sont assimilées à des pratiques raciales. Ne critiquez pas les propos délirants d'un islamiste : on vous intentera un procès pour racisme caractérisé. [Oui, nous en sommes rendus à ce point.]

Oui, la culture et la "race" [laquelle n'existe pas, je vous le rappelle] sont de plus en plus intimement liés dans la doxa moderne ; et c'est précisément sur ce terrain là que joue Erdogan. Un Turc est à la fois Turc par nature et par culture : c'est en vertu de sa nature qu'il est Turc ; il est de nature turque donc de culture turque par conséquence ; lui ôter sa culture turque, c'est lui nier sa nature de Turc. Dé-turquiser quelqu'un, c'est le déshumaniser en tant qu'hominidé turc, le faire sortir du genre humain en tant qu'homo-turquiis. Le piège multiculturel fonctionne à merveille.


Nous évoluons dans un monde où la verticalité a cessé d'exercer toute hiérachie, et désormais le système du réseau organise la nouvelle anthropologie mondiale. Il n'y a plus de modèle dominant, d'idéal unique, de pôles culturels localisés ; il n'y a plus que des modèles divers, tous équivalents, et tous dispersés dans une cohabitation généralisée de tous avec tous par-delà toute géographie. C'est à dire qu'il faut s'entendre avec tous, mais sans partager quoi que ce soit. Vision délirante d'un chaos harmonieux.


Au même moment, de l'autre côté de l'axe du monde, Angelina Jolie fait ses courses. Quel rapport, me direz-vous, entre Angelina Jolie, la modernité multiculturelle, et Erdogan ?
Et bien Angelina Jolie et Erdogan jouent la même partie, dans le même camp. Erdogan croit qu'aliéner un Turc à une autre culture revient à tuer un homo-turquiis [tout au moins le feint-il] ; Angelina Jolie croit qu'adopter un enfant africain est un crime contre sa nature d'homo-africanus. Angelina Jolie, elle aussi, croit que la culture et la nature sont une même pâte, que l'on tue si on dissocie ses deux natures ; elle croit qu'adopter un enfant africain pour lui faire choisir un destin américain est un crime contre sa nature d'Africain.

Elle fait de sa famille le World-Land dont la modernité rêve avec ferveur. Ses enfants adoptifs sont des échantillons de la Diversité, ils sont le village africain de l'Exposition Coloniale de 1930 dont je parlais ; et comme il ne faut pas aliéner l'état naturel de l'homme, comme il ne faut surtout pas imposer de modèle culturel, elle a décidé que ses enfants d'origine africaine fêteraient Kwanzaa, la fête de la diaspora africaine >>>. Nous comprenons alors que dans la tête d'Erdogan, dans la tête d'Angelina Jolie, dans la tête des Papes de l'Église Moderne, multiculturel et multiethnique se confondent et fusionnent dans la même entité.

Voilà Angelina prise au piège de la schizophrénie moderne : elle adopte des enfants à l'autre bout du monde pour les sauver d'un modèle culturel qui les menace [foi en la hiérarchie des cultures ; en un certaine supériorité de l'humanisme américain] ; mais se retrouve à muséifier et à chosifier ces individus au nom de la sauvegarde de leur "intégrité naturelle" [foi contradictoire en la menace que représente son propre modèle culturel envers la persistence de la nature-culture de ses enfants].



Il faut croire que nous devons vivre tous ensemble, il faut croire que nos valeurs dépendent de notre nature et que notre nature fonde nos valeurs, il faut croire que nous avons a nous excuser pour toute les atteintes que nous portons à l'intégrité de nos prochains, ne serait-ce qu'en nous transmettant de l'information articulée.
Nous verrons tantôt d'autres exemples de cette foi moderne, afin d'élargir l'ubuesque horizon qui voit notre naufrage.

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Commentaires

Bon, c'est un peu abscons, désolé.

Ecrit par : fromageplus | 08 mars 2008

Génial votre billet !

Ecrit par : Artemus | 08 mars 2008

Globalement très bon, mais un point ne me convaint pas tout à fait, lorsque vous écrivez: "les individus en libre circulation sur la planète se voient maintenant enjoints à ne surtout pas abandonner la moindre part d'eux-mêmes au contact d'Autrui. On doit vivre avec Autrui, l'aimer, l'admirer pour sa différence, mais surtout ne pas s'en enrichir car ce serait de l'aliénation. "

Il me semble au contraire que dans le cas de l'occidental en balade, il est cordialement invité à s'enrichir des magnifiques et généreuses cultures du monde, lui qui n'est l'héritier des lourds péchés de ses cruels ancêtres. On attend de lui qu'il revienne les poches pleines de grigris africains, se mette à jouer du djembé et conchie ses racines chrétiennes pour adopter un bouddhisme de bon aloi.

Ecrit par : Glorfindel | 08 mars 2008

Non, non, c'est ni abs ni con, c'est très clair au contraire.

Ecrit par : Robert Marchenoir | 08 mars 2008

à propos de richesse et de cohabitation des cultures:réecoutez sur franceculture l'émission "les pieds sur terre" du vendredi 17 mars 2008.chaos harmonieux?

Ecrit par : ramon mercader(mi nombre es..) | 08 mars 2008

Désolé, mais c'est un peu long, là, je n'ai pas le courage... Si ce n'est de traduire votre titre au féminin :
Mulier mulieri turista...

Ecrit par : Antoine | 09 mars 2008

Je suis en partie d'accord. Mais vous faites trop la distinction entre ethnie et culture, en reprochant aux gens de ne plus la faire.

Le fait que la "race" et la culture fusionne est justement au dû à l'échec de l'assimilation. On a vu que l'ethnie jouait un rôle majeur dans l'identité de quelqu'un, en particulier lorsqu'il vient avec toute sa communauté. On a remarqué que les Africains et les Arabes qui venaient en France restaient des Africains et des Arabes. On a adapté le dogme à la réalité, au constat inéluctable.

Mais seulement une partie. On a banni l'assimilation sans pour autant remettre en cause l'immigration massive. Car cette dernière était valable lorsqu'on exigeait encore l'assimilation. Mais là c'est le paradoxe ultime. Parce qu'on s'est rendu compte que race et culture étaient plus que liées, on ne demande plus le traumatisme de l'assimilation. Et là je suis moins d'accord avec vous.

Erdogan a raison de dire que l'assimilation est quelque chose de violent, qu'on y perd son âme, même s'il utilise des mots durs. C'est extrêmement violent comme phénomène. Vous ne pouvez pas dire à un Turc "Viens et prend ma culture, tu n'en resteras pas moins un Turc", c'est faux. Une identité c'est un tout, race, coutumes, géographie, histoire, culture, etc.

Mais la drame est que tout en revendiquant ce droit à l'identité de l'Autre, la doctrine maintient son droit suprême à venir ici, à envahir. C'est ça le point crucial. Il n'y a même plus d'hypocrisie comme au temps de l'assimilation. On dit ouvertement que l'immigration est une chance, que le mélange blabla, mais aussi que l'identité est sacrée, à une exception près : la nôtre. Voilà où on en est.

Le fait qu'on se rende enfin compte que race et culture sont difficilement dissociable c'est plutôt une bonne nouvelle. La tragédie vient du fait qu'on reconnaisse à l'Autre son droit imprescriptible à la fidélité envers ses racines, et son droit imprescriptible à venir écraser les nôtres par le nombres. Le poids de la démographie.

Ce n'est rien d'autre qu'une forme de colonisation légale, et avalisée par l'idéologie générale :

http://alombredeslumieres.blogspot.com/2008/02/colonisation.html

Ecrit par : xyr | 09 mars 2008

"l'homme est un touriste pour l'homme"

excellent, comme le reste

Ecrit par : il sorpasso | 10 mars 2008

Angelina, le fouet et le massage au gros sel. Brad, deux baffes et la rééducation intensive - traitement de faveur arbitraire parce qu'un homme qui a joué dans Fight Club ne peut pas être une sous-merde intégrale. Miss Métissage-Collagène n'a même pas un film potable pour échapper à la contrition.

Ecrit par : Stag | 10 mars 2008

C'est très bon!

Ecrit par : raph | 11 mars 2008

Je persiste et signe, il y a un paradoxe dans ce que vous dites là.

"Oui, la culture et la "race" [laquelle n'existe pas, je vous le rappelle] sont de plus en plus intimement liés dans la doxa moderne"

"il faut croire que nos valeurs dépendent de notre nature et que notre nature fonde nos valeurs"

Seulement pour l'Autre. Pour nous non, puisqu'on nous rabâche que n'importe qui, venu de n'importe où, peut adopter la "culture" française. Peut la faire sienne. Nos racines n'ont donc absolument pas le droit d'être rattachées à une ethnie, à une nature charnelle.

C'est la culture de l'autre qui est reconnue comme indissociable de sa race, voilà pourquoi on lui autorise aujourd'hui de "rester lui-même" en venant. Ce qu'il faisait déjà, même quand le discours de l'accueillant lui demandait l'assimilation, soit dit en passant.

Notre culture en revanche n'a pas de race. Le pays des Droits de l'Homme est devenu le Droit de l'Homme. Commencer à dire que nous sommes un pays blanc, que l'Europe est une civilisation blanche, et c'est la fin. On vous rappellera à l'ordre : "Mais non, la République n'a pas de couleur". Evidemment.

Le fait est que le multiculturalisme c'est toutes les cultures sur nos terres, sauf la nôtre. L'Homme est un touriste pour l'Homme, mais un touriste qui s'installe et ne part plus. Etrange touriste.

Ecrit par : xyr | 13 mars 2008

Xyr,
Oui, nous sommes bien d'accord sur ce point-là ! Laissez-moi le temps de rédiger le chapitre II !
;)

Ecrit par : fromageplus | 13 mars 2008

et parfois l'homme refuse le touriste qu'il voit dans l'homme ,il le rejette ce touriste;souvenons nous de philippe muray et de minimum respect("elle mouru un matin sur l'ile de tralala des mains d'un insurgé pretendu islamiste...")
plus proche de nous c'est l'eveque de mossoul ,touriste chrétien ,qui a verifié cette règle:pour tourister avec les autres ,encore faut-il qu'ils le veuillent.

Ecrit par : ramon mercader(mi nombre es...) | 15 mars 2008

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